Il vit en France depuis dix ans, sur l’île de Mayotte, petit caillou niché dans le canal du Mozambique. Originaire des Comores, Saïd* n’a pas de papiers. Et pourtant, c’est sur « l’île au lagon » qu’il a construit sa famille. Témoignage d’un Grand Comorien, las de vivre dans la clandestinité.
Originaire de Grande Comore, Saïd est arrivé à Mayotte lorsqu’il avait vingt ans. Le bel âge. En 1997, il se dispute avec les parents de Fatima*, la jeune femme qu’il aime. « Elle était déjà promise à un homme plus riche. Sa famille m’a menacé avec des coupe-coupe alors j’ai dû m’enfuir », raconte-t-il ses lunettes de soleil vissées sur la tête.
Pour Saïd, l’eldorado s’appelle Mayotte (la seule île de l’archipel des Comores restée française en 1974). Le jeune homme se rend d’abord à Anjouan par avion. Il se souvient : « A l’époque, c’était facile de trouver des barques pour rejoindre Mayotte. Mais maintenant, c’est vraiment difficile. » Il y a dix ans, la traversée coûtait 70€ contre environ 300 à 400€ aujourd’hui.
A Mayotte, sur une population de 200 000 âmes, le quart n’a pas de papiers. Les clandestins sont en grande partie des Anjouanais qui débarquent sur les plages en kwassas (des embarcations de fortune), après une traversée de 70 kilomètres dans des conditions pitoyables. Bien souvent, des enfants, des femmes enceintes, des malades s’entassent… « Pour nous, ça ne s’est pas vraiment bien passé. On a eu plusieurs pannes de moteur. Du coup, on a mis douze heures au lieu de six », se souvient Saïd.
« Même les enfants savent qu’il faut fuir la police. »
Pour lui, comme pour tant d’autres, les quatre îles ne forment qu’une seule et même famille. « Ce qui pose problème, c’est la politique », juge-t-il. Depuis 1995, et le « visa Balladur », les Comoriens ne peuvent plus venir à leur guise à Mayotte, ce qui a intensifié le ballet des kwassas. L’article 13 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, « toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays », est un parcours du combattant pour les Comoriens. Chaque année, des dizaines de personnes périssent ou disparaissent dans le lagon mahorais.
A son arrivée en 1997, Saïd a réussi à travailler dans la maçonnerie, la peinture… Mais depuis 2005, les conditions se sont durcies. « Il faut des papiers maintenant pour réussir à travailler. Du coup, je ne peux plus faire que des petites bricoles chez des amis m’zungus (blancs) », explique-t-il.
En dix ans, Saïd a vu les difficultés s’accentuer. « Avant, il n’y avait pas beaucoup de contrôles. Je pouvais bouger 24 heures sur 24. Mais en ce moment, c’est vraiment dur. Tout le monde a peur de sortir. Même les enfants savent qu’il faut fuir la police. Si je n’ai pas de travail, je ne sors pas. Cela fait plusieurs mois que je n’ai pas touché de salaire et j’ai un loyer, des factures à payer… » Silence. « Ici, on ne pense pas à la mort, on pense aux flics. Tu dors, tu penses aux flics. Tu te réveilles, tu penses aux flics… »
« Sambi nous a promis plein de choses…
Mais on ne voit rien que la galère et des morts dans la mer. »
C’est à Mayotte que Saïd a construit sa famille. Fatima, dont ses parents refusaient leur relation, s’est enfuit d’Anjouan pour le rejoindre en 1998. Aujourd’hui, le couple et leurs deux enfants survivent grâce à leurs amis qui leur confient des petits travaux.
« L’an dernier, les flics ont débarqué chez nous à quatre heures du matin », raconte Saïd. « Moi j’avais le papier de la préfecture mais ils ont pris ma femme et l’ont emmenée au centre de rétention. Heureusement, des amis ont réussi à la faire sortir. »
Même s’il attend avec impatience une régularisation, Saïd n’en peut plus de vivre caché. « Mes enfants sont nés à Mayotte. Si nous sommes régularisés, ils deviendront français. Mais pour l’instant, je ne reçois que convocations sur convocations… Alors si ça ne marche pas, je rentre », lâche-t-il à bout de force. Il assure : « Aux Comores, c’est la misère. Il y a beaucoup d’arriérés de paye, de problèmes pour la santé, l’école… Sambi nous a promis plein de choses… Mais on ne voit rien que la galère et des morts dans la mer. »
Hasard de la vie, il y a quelques années, Saïd a découvert une carte d’identité en rangeant les affaires de son père décédé. Emu, il précise : « Elle était de nationalité française. »
Mélinda Trochu
* Prénoms d’emprunt. Photos d’illustration


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