Mercredi 2 juillet, le tribunal correctionnel de Mamoudzou se réunissait sous la présidence d’Alain Mancini. Outre les nouvelles comparutions sur reconnaissance préalable de culpabilité (le « plaider-coupable »), une affaire de châtiments corporels a occupé la cour. A l’heure où le Conseil de l’Europe souhaite interdire la fessée (voir encadré), ce sont des coups de ceinture qui ont amené une mère de famille jusqu’au tribunal.
Elégante, son chignon serré, Aminata* s’avance à la barre. A 44 ans, c’est la première fois que cette mère de cinq enfants se présente devant un tribunal. Elle doit répondre de coups portés à sa fille Raïssa*, âgée aujourd’hui de quinze ans. Plus précisément, de violence suivie d’incapacité n’excédant pas huit jours sur mineur de quinze ans par un ascendant ou une personne ayant autorité sur la victime.
La famille habite sur Petite Terre. Aminata, agent d’escale, élève seule ses trois filles encore à charge. Les deux aînées étant partie vivre en métropole. Le président de la cour, Alain Mancini, s’enquiert de ses revenus, de ses difficultés de mère célibataire : « Les papas sont-ils là pour vous aider dans l’éducation des enfants ? » Malheureusement pas. « Mon second mari a été présent puis il est parti », s’explique-t-elle. La famille est aisée même si la monoparentalité pèse sur les épaules d’Aminata : « J’essaie d’assumer mon rôle de mère, de les aider pour l’école… »
Le président essaie alors de comprendre ce qui a conduit à la correction infligée à Raïssa : « Quels étaient vos rapports avec vos enfants ? Ceux d’une grande sœur ? Etiez-vous complices ? » Aminata hésite, reconnaît être « un peu sévère » pour les études. C’est un travailleur social qui a signalé le cas de Raïssa à la justice, en expliquant : « Raïssa est apeurée, terrorisée par les méthodes éducatives de sa mère. Elle ne supporte plus l’idée de rentrer à la maison. » Sur le corps de l’adolescente anxieuse : une ecchymose et des traces de lacérations
Corriger « raisonnablement » ses enfants
La jeune fille, absente à l’audience, avait expliqué au moment des faits : « Elle m’a mise à genou et m’a frappé tout le corps. Maman me bat souvent. » Selon son second mari, Aminata est coléreuse et parfois violente. La mère ne nie pas, elle reconnaît avoir frappé sa fille. Le président rappelle que le droit de correction existe pour les parents même s’il doit avoir « un caractère raisonnable ». Il ajoute que la personnalité de l’accusée, dont le casier est vierge, sera pris en compte : « On ne juge pas seulement les faits, mais aussi les personnes ».
Le déclencheur de l’affaire est une banale histoire de retard. Un soir de septembre 2007, Raïssa finit les cours à 16h. Mais à 18h, sa mère n’a toujours pas de nouvelles. Or, Aminata n’aime pas que ses filles sortent à tout-va. Elle tente de l’appeler sur son portable. Pas de réponse. A son retour, Raïssa assure qu’elle était au collège mais sa mère qui fouille son portable découvre qu’elle avait un rendez-vous amoureux.
Aminata explique alors : « Je l’ai mise à genou. Je me suis énervée, je l’ai frappé avec la ceinture ». « Est-ce que cela a duré longtemps ? », demande le président. Silence. « Avec la colère… Je ne sais pas », lâche Aminata. Le président, ferme, déclare : « Vous avez tendance à fonder l’éducation sur les corrections physiques… Vous avez été battu enfant ? ». Aminata s’empresse de répondre non, réfléchit un instant, puis assure : « Je ne me rappelle plus ». Le président enchaîne : « Apparemment, vous avez la gifle facile… Est-ce que vous vous sentez débordée ? » La prévenue acquiesce : « Oui je suis toute seule, je travaille… »
« La violence est marque d’amour »
Maître Ousseni, qui représente Aminata, tient à resituer le contexte de cette correction : « Une semaine avant, cinq jeunes ont violé une jeune fille à Sada. Ma cliente était paniquée, soucieuse de ne pas voir sa fille rentrer. Oui, c’est une mère qui a corrigé son enfant, mais ce n’était pas pour lui faire mal. »
Tournée vers sa cliente, elle la pousse à se confier : « Vous avez été à l’école coranique, vos parents sont mahorais, vous n’avez jamais été battue ? » Aminata finit par reconnaître, par un timide « si », qu’elle aussi à subi des punitions corporelles dans sa jeunesse.
S’ensuit une explication par l’avocate de la signification des châtiments corporels dans la société mahoraise. « Ici, on corrige les enfants quand on les aime. On dit que ceux qui ne corrigent pas leurs enfants ne les aiment pas. Ma cliente n’est ni une tortionnaire, ni une marâtre, ni une mère méchante. Et vous savez que l’adolescence est un période difficile à gérer pour tous les parents… » Elle lâche : « La violence est marque d’amour », mais ajoute : « Ce qu’on ne tolère pas pour les enfants de Mayotte, on ne le tolère pas pour les enfants de métropole ».
L’avocate dit ne pas comprendre qu’Aminata soit traduite devant un juge répressif. Et de citer d’autres moyens possibles pour régler cette affaire, comme le rappel à l’ordre. Elle dresse alors le portrait de cette famille « typiquement mahoraise » dans laquelle a grandi sa cliente. Une famille où les corrections physiques étaient présentes, à l’instar de l’école coranique où flagellations et punitions sont courantes.
Accompagner Aminata et sa famille, tel est le souhait de Maître Ousseni. Dans sa plaidoirie, elle salue l’efficacité du placement d’urgence en famille d’accueil et souhaite qu’un travail de communication soit effectué sur le difficile sujet des châtiments corporels. Le procureur, Gilles Rognoni, requiert lui un avertissement.
Pour le moment, Raïssa vit chez son père et des mesures d’assistance éducative ont été prises pour aider sa mère. Elles doivent encore se poursuivre pendant six mois. Le père de Raïssa a fait savoir par la voix de son avocate qu’il ne souhaitait pas se constituer partie civile. Cette dernière explique alors à la cour ce que lui a confié Raïssa : « Elle m’a dit : Je ne veux pas que maman soit condamnée, mais qu’on me dise que ce qu’elle a fait ce n’est pas bien ». L’avocate ajoute : « Elle aime sa maman. C’est un climat difficile pour une petite fille. » L’affaire a été mise en délibéré. Verdict le 6 août.
Mélinda Trochu
*prénoms d’emprunt
Article paru dans Le Mahorais du 8 juillet 2008
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