Le vieux lion du Zimbabwe n’est pas mort au soir du 29 mars. À peine a-t-il vacillé en entendant certains le dire prêt à céder sa place. À 84 ans, Robert Mugabe n’a pas l’intention de laisser aux mains de l’opposition un pays qu’il a contribué à rendre libre, et qui n’en finit plus de mourir.
Deux semaines après une élection présidentielle dont on ne connaît toujours pas les résultats, le président lutte pour sa survie politique. Son rival Morgan Tsvangirai, leader du MDC, le principal parti d’opposition, revendique la victoire. Mugabe, lui, s’accroche aux rênes d’un pays exsangue qu’il mène d’une poigne de fer depuis 28 ans.
Ceux qui l’imaginaient partir en catimini l’ont sous-estimé. Fidèle à son traditionnel discours anticolonialiste, Robert Mugabe livre ce qui sera peut-être son dernier combat. « Il ne partira jamais de son plein gré », affirme Sarah Harland, Zimbabwéenne et coordinatrice de la « Zimbabwe Association » qui s’occupe de réfugiés à Londres.
Mugabe n’a pas toujours été ce paria tant décrié par la communauté internationale. Il était même l’enfant chéri de l’Occident à ses débuts. Élevé par les jésuites, le jeune Mugabe, solitaire, préfère lire que de se faire des amis. En 1964, il est arrêté et emprisonné pour « discours subversif ». En détention, il obtient sept diplômes par correspondance auprès de la London University. À sa libération en 1974, il passe au Mozambique pour organiser la rébellion militaire et se convertit à l’idéologie marxiste.
Dans les années 1980, après une indépendance acquise au prix d’une guerre de libération qui fit 27 000 morts, il adopte une attitude conciliatrice vis-à-vis de la minorité blanche. Tous les espoirs sont alors permis. L’homme, cultivé et charismatique, est comparé à Nelson Mandela.
Mais dès 1983, il révèle sa nature brutale en organisant le massacre de plus de 10 000 dissidents dans le Matabeleland, fief de son rival Joshua Nkomo. Pragmatique, la communauté internationale ferme les yeux sur cet « écart ».
Le « camarade Bob » a toujours eu une relation ambiguë avec le système colonial qui l’a formé. Buveur de thé, fan de cricket, il a laissé Ian Smith - ex-Premier ministre blanc ségrégationniste - couler des jours heureux au Zimbabwe après l’indépendance.
” On l’appelle père de l’indépendance, c’est en fait un père qui dévore ses enfants”
Tour à tour anti-blanc puis rassurant pour les Zimbabwéens d’origine européenne, Mugabe manie habilement un double discours. En 2000, il bascule dans un populisme destructeur et expulse entre 4000 et 4500 fermiers blancs lors de sa réforme agraire. Selon Sarah Harland, il s’agissait de punir ceux qui avaient rejeté la constitution. « Mugabe n’a pas été sincère sur les redistributions des terres. En fait, il n’a ni compassion ni respect pour les Zimbabwéens. »
Pourtant, le grand pourvoyeur de discours anticolonial séduit toujours une partie de l’Afrique. Il ose dépenser 800 000 euros pour fêter son dernier anniversaire, quand plus des deux tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté. Ancien grenier à grains de l’Afrique, le pays dépend aujourd’hui de l’aide alimentaire et subit une inflation galopante de 100 000%. Entre 3 et 5 millions de Zimbabwéens ont déjà fui leur pays pour travailler clandestinement en Afrique du Sud.
Robert Mugabe a toujours dit qu’il gouvernerait jusqu’à sa mort. Daniel Compagnon, professeur à l’IEP de Bordeaux, spécialiste du Zimbabwe, assure que le problème de cet autocrate orgueilleux, est qu’il « ne conçoit pas de vivre en dehors du pouvoir. On l’appelle père de l’indépendance, c’est en fait un père qui dévore ses enfants. » Mais pour Oliver Kubikwa, secrétaire général de l’association des victimes politiques du Zimbabwe, basée en Afrique du Sud, « la situation actuelle n’est pas seulement de la responsabilité de Mugabe. Son entourage joue un rôle important. »
Pour le vieux lion, pas question de finir comme l’ex-président du Libéria, Charles Taylor, sur les bancs d’un tribunal international. Pour éviter ce sort funeste, le plus vieux chef d’Etat africain devra se retrancher dans son palais présidentiel. En shona, sa langue maternelle, Zimbabwe veut dire forteresse.
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